Le Blog de Thomas MORALES

19 mai 2013

Thomas MORALES - Journaliste Indépendant

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Causeur - Dimanche 19 mai

1943 : Nestor Burma entre en piste

Il y a 70 ans, naissait le roman noir français

Publié le 19 mai 2013 à 14:00 dans Culture

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nestor burma malet

Léo Malet (1909-1996) doit sa postérité au petit écran et à la BD. Quoi de plus normal pour un libertaire pur jus de connaître le succès par la voie des arts populaires ? C’était la revanche du vieil enragé contre l’establishment littéraire. Le fringant Guy Marchand qui interpréta Nestor Burma, détective de choc de 1991 à 2003 à la télévision, fit beaucoup pour la renommée du patron de l’agence Fiat Lux et de la belle Hélène Chatelain. Comment oublier les apparitions de Natacha Lindinger dans les saisons 1 et 2 aussi érotiques et subtiles que celles de Diana Rigg (Emma Peel) dans la série The Avengers ? À partir de 1988, le dessinateur Jacques Tardi fut, lui aussi, le grand propagateur de cette œuvre explosive. S’intéresser au parcours romanesque de l’écrivain, c’est refaire un cheminement intellectuel et politique qui traverse un siècle de débats d’idées et de fractures françaises. Si Léo Malet a connu un regain d’intérêt après Mai 68, les dernières années de sa vie ont heurté les humanistes. Malet est comme son héros Burma, instable, provocateur, meurtri, aigri, anar, réac, violent, poétique et nostalgique. N’en déplaise aux âmes pures qui aiment la littérature sans ratures, Léo était un drôle de zigoto, ce qui fait toute la saveur inimitable de ses romans policiers. Forcément grinçants et incorrects. De sa naissance à Montpellier jusqu’à son enterrement au cimetière de Châtillon-sous-Bagneux, Malet embarrasse ses biographes, mais jamais ses lecteurs qui ont trouvé en Burma un antihéros plus plausible et vivant que le pantouflard commissaire Maigret, pourtant tous deux amateurs de pipes. Idéologiquement, Malet reste suspect à l’égard d’une partie de la critique car il a flirté avec tous les courants de pensée. Anarchiste distribuant le journal L’Insurgé dans ses jeunes années, il a débarqué en 1925 au foyer végétalien de la rue de Tolbiac à Paris. Il a ensuite fréquenté les surréalistes et plus particulièrement Breton, s’est un temps inscrit au Parti Ouvrier Internationaliste (trotskiste) et a même été un candidat gaulliste éphémère dans une élection d’après-guerre. Ses prises de parole céliniennes dans les années 80 ont fini par brouiller totalement son image. Authentique désespéré ou provocateur peu inspiré ? Gardons-nous de juger les hommes qui ont vécu deux guerres mondiales, les indépendances, la fin des maisons closes, l’avènement de la société de consommation et l’urbanisation à outrance. Anar un jour, révolté toujours est une devise qui lui colle assez bien à la peau. Car Malet n’était pas de ces écrivains prédestinés, professeurs ou universitaires érudits qui pratiquent les belles lettres comme on soigne son drive au golf. Malet a connu la cloche, la taule, le stalag, l’occup’ et puis des dizaines de petits boulots, copiste dans une banque, chanteur de cabaret à Montmartre, avant de devenir auteur de romans noirs et inventeur de Nestor Burma. 120, rue de la Gare, première enquête du détective, sort en 1943 aux éditions Hachette. Suivront 27 romans et 5 nouvelles où Burma traînera sa mauvaise tête dans tous les arrondissements de la Capitale (Les nouveaux Mystères de Paris). Dès son premier livre (deux ans avant le lancement de la Série noire fondée par Marcel Duhamel), l’auteur met en place sa galerie de personnages brusques, immoraux et sans illusion. Si Léo Malet s’est inspiré des américains, Dashiell Hammett entre autres, il invente une forme de littérature populaire inclassable, libre et corrosive. Le roman noir à la française vient de naître en pleine guerre. Un mélange d’intrigues policières, de réalisme sociale, de sexe, de gouaille parigote et d’amertume. Un cocktail qu’il résume dans La complainte de Nestor Burma, une chanson de 1955, où il fait le portrait parlé de Burma : « C’est en compagnie d’Hélène, secrétaire au frais minois ; Covet, reporter matois, que ses enquêtes il mène, fonçant d’autor dans l’brouillard en réfléchissant plus tard ». Tout est dit.

Nestor Burma de Léo Malet – 4 Tomes (Premières enquêtes, Les Nouveaux Mystères de Paris I et II, Dernières enquêtes) – Bouquins  – Robert Laffont.

120, rue de la Gare– Malet – Tardi – Casterman.

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12 mai 2013

Causeur - Dimanche 12 mai

Le Sénat en maillot jaune

Le Jardin du Luxembourg fête le 100e Tour de France

Publié le 12 mai 2013 à 17:30 dans Culture

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tour france luxembourg

Ce matin, je montai en danseuse la rue de Médicis, faux plat mais vrai casse-pattes, tirant un braquet bien trop gros. J’étais déjà cuit à l’attaque du Sénat, rue de Vaugirard, les plantons avaient beau me chambrer avec du vas-y poupou ! ou de l’éternel baisse la tête, t’auras l’air d’un coureur. Le cœur n’y était plus et j’avais les jambes en flanelle. Rideau, plus de jus, carbonisé le garçon. Je le disais hier encore à mon mécano : « J’ai pas les jambes pour la Rive Gauche, trop vallonnée à mon goût. Moi, je suis fait pour la plaine, le billard, les dénivelés ça me fout le trac». Décidément, je ne virerais jamais en tête au Panthéon. La Patrie n’est pas reconnaissante avec ses cyclistes du dimanche, plutôt ingrate même. Alors, j’ai mis un pied à terre. Et au lieu de brûler des calories sur ma bécane, j’ai revécu le Tour de France en 80 photos, à pinces, ma bicyclette à la main. Les grilles du Jardin du Luxembourg (Paris VIe) se sont mises à l’heure de la Grande Boucle depuis le 27 mars et ce jusqu’au 27 juillet. L’Exposition « La 100ème édition du Tour de France », accessible à tous, revient sur cette épopée nationale qui, chaque été, met notre pays en émoi. Cette année, pour son centenaire, le Tour (du 29 juin au 21 juillet) partira de Corse et rejoindra, comme la tradition l’exige, la Capitale après un parcours de 21 étapes, soit plus de 3 300 km ! On doit cette expo citoyenne à la Haute Assemblée, chantre des terroirs, en partenariat avec ASO et le journal L’Equipe (son fantastique fonds iconographique fait incontestablement partie des 7 Merveilles du Sport avec, entre autres, la pelouse de Twickenham, le green de St Andrews, la terre battue de Roland-Garros ou encore l’anneau d’Indianapolis). C’est gratuit, visible 24 heures sur 24, il suffit simplement de marcher sur le trottoir pour profiter de ce spectacle de rue qui, pour une fois, ne vous cassera pas les oreilles et ne fera pas peur aux enfants. Pas de clowns agressifs ou de musicos dépoitraillés à l’entrée du parc, mais 80 clichés en grand format sur la plus belle course du monde. Sa mythologie, ses champions, sa caravane, son public toujours aussi nombreux. Vous avez juste à lever le nez et vous faites un voyage introspectif au cœur de notre pays. Ses paysages, ses hommes, son âme. Ça vaut toutes les expos barbantes et payantes de Paris (qui n’en manque pas). Les pédants parleront de pluridisciplinarité, ils feront appel à des notions de sociologie et d’histoire pour analyser ce lien indéfectible qui unit les français à cette course de vélo. Bien lancés, ils vous glisseront même quelques bribes d’anthropologie, ça fait toujours cossu dans les dîners en ville. Plus sensibles, les badauds y verront un morceau de notre culture populaire plein de fantaisie, de nostalgie et d’exploits. Les photos en noir et blanc de l’après-guerre ont mes faveurs. Elles sont touchantes de simplicité comme si l’émotion n’était pas feinte à cette époque-là. Des pistes en terre des premiers forçats de la route à l’événement hyper-médiatique des dernières éditions, ce Tour à la fois décrié et attendu est ancré dans nos mémoires. Il ne peut laisser aucun français indifférent. Comme l’a dit Jean-Pierre Bel, Président du Sénat, dans son discours inaugural, citant Tristan Bernard : « Quand le Tour de France passe, la France est sur le pas de la porte ». Les parisiens et les touristes ont jusqu’à la fin juillet pour passer devant les grilles du Luxembourg.

Exposition photo « La100ème édition du Tour de France »  sur les grilles du Jardin du Luxembourg, rue de Médicis, Paris VIe. Gratuit.

*Photo : abac077.

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27 avril 2013

Causeur - Samedi 27 avril

Happy Birthday Mr Hefner!

Le magazine Playboy fête ses 60 ans

Publié le 27 avril 2013 à 14:20 dans Culture

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playboy hugh hefner

Il a interviewé Martin Luther King, Malcom X, Lech Walesa, Yasser Arafat, Fidel Castro, Norodom Sihanouk, la Princesse Grace, Jimmy Carter, etc. Il a dénudé Marilyn, BB, Bettie Page, Anita Ekberg, Jayne Mansfield, Bo Derek, Raquel Welch, Catherine Deneuve, Madonna, Farrah Fawcett, Sharon Stone, Pamela Anderson et des centaines de « filles d’à côté ». Il a publié des textes de John Updike, Ian Fleming, Ray Bradbury, Jack Kerouac, Truman Capote, Henry Miller, Woody Allen, Philip Roth… Il a fait appel aux plus grands illustrateurs américains. Il a soutenu le jazz en créant un festival dès 1959 où tout le gratin se donna rendez-vous (Miles Davis, Count Basie, Duke Ellington, Nina Simone, Dizzy Gillespie, Louis Armstrong, Oscar Peterson). Il a vanté une société de consommation hédoniste : voitures de sport, architecture moderne, mode, libération sexuelle, clubs, cocktails, jet privé à l’effigie du Bunny et destinations de rêve. Il a inventé la playmate qui se déplie en trois parties (1956). Il a multiplié les éditions étrangères. Il a été édité en braille. Il s’est vendu en novembre 1972 à plus de 7 millions d’exemplaires. Il est entré en Bourse. Il a favorisé l’apprentissage de la lecture des baby-boomers qui viennent de prendre leur retraite. En 2013, Playboy fête ses 60 ans d’existence. Dans son premier éditorial, Hugh Hefner écrivait : « si nous pouvons procurer à l’homme américain quelques éclats de rire et lui faire oublier momentanément les angoisses de l’ère atomique, alors nous aurons justifié notre existence ». Pari gagné Mr Hefner, même si la mythologie Playboy s’est détraquée à la fin des années 70. Vous nous avez offert pendant presque trois décennies le magazine idéal, des tribunes libres, une maquette artistique, le dessin humoristique cochon, une large place accordée aux grands écrivains, des angles politiquement incorrects, un catalogue des objets les plus innovants et bien évidemment des filles pas bégueules, qui laissaient tomber le maillot, histoire de nous renseigner sur l’obscure et non moins désirable anatomie féminine. Depuis 1953, vous avez fait notre éducation aussi bien sexuelle que politique. N’avez-vous pas dit que « la playmate du mois fut, au sens propre du terme, une proclamation politique » ? On aimerait que les hommes politiques vous écoutent plus souvent. Si les ministres avaient l’aplomb de Kaya Christian (Miss novembre 1967) ou la force de conviction de Michelle Hamilton (Miss mars 1968), nous serions nombreux à prendre notre carte au PS ou ailleurs. Croyez-vous sincèrement que si Julia Lyndon (Miss août 1977) se présentait demain à une législative partielle, nous nous abstiendrons de voter ? Avec ses faux airs de Clio Goldsmith, elle avouait aimer la littérature japonaise, les films de Truffaut et de Buñuel, on sut plus tard qu’elle était la sœur de l’actrice Sydne Rome. À elle seule, cette Creezy girl remédierait à la crise de légitimité de toute la classe politique française. Plus qu’un magazine pour hommes, Playboy a propagé le rêve américain quand il avait encore un peu de consistance. Aujourd’hui, tout ça semble si loin à l’heure d’Internet et des réseaux sociaux. Cet érotisme à la papa, ce bon vieux Hugh (87 ans ce mois-ci) emmitouflé dans sa robe de chambre en satin, ses multiples concubines, les pin-up d’Alberto Vargas carrossées comme des Corsair, cette Mansion, faux manoir anglais et vrai lieu de frivolité, l’apparition de la première playmate noire Jennifer Jackson en 1965 ou des poils pubiens de Liv Lindeland en 1971, vous incarniez toute une époque, les vieilles légendes d’Hollywood (Groucho Marx, Sinatra, Mae West, Brando, le Dr. Ruth), la presse comme quatrième pouvoir et la réussite financière d’une entreprise basée sur la légèreté. Quand Hugh Hefner acheta les droits de reproduction de Marilyn nue pour 500 dollars en 1953, il effectua « le meilleur investissement de toute l’histoire de l’édition » et lança la meilleure arme de propagation massive. Au moment où la presse écrite semble à court d’idées, les préceptes de Hugh n’ont pas pris une ride : des textes brillants, des interviews chocs, de l’humour, un bel objet papier avec une iconographie soignée, une vraie ouverture d’esprit et des filles accortes. Que demander de plus ?

Dernier ouvrage sur le sujet : Playboy, les plus belles couvertures, Damon Brown/ Préface Pamela Anderson (Blanche).

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21 avril 2013

Causeur - Dimanche 21 avril

 

Après le Chavisme, le Chapisme !

Le Manifeste Chap désormais en poche

Publié le 21 avril 2013 à 14:24 dans Culture

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manifeste chap temple

Nous vivons une période trouble. Perte des repères, déliquescence des élites, vulgarité généralisée : le laid a peu à peu envahi notre société. Nos politiques sont habillés comme des représentants de commerce, nos acteurs se vautrent dans des tenues où le négligé côtoie allègrement le crado et l’homme de la rue a définitivement perdu la bataille de l’élégance. Il suffit de regarder nos vieilles photos de famille pour que la vérité (terrible) éclate enfin à nos yeux. Le constat est sans appel. Nos grands-pères avaient tout simplement de l’allure. Riches ou pauvres, ils avaient la décence de se vêtir convenablement. Comment remédier à cette situation ? Croire en un monde meilleur où les hommes s’afficheraient à la ville en costume de tweed et cravate en tricot, chausseraient des souliers cirés et patinés, s’harnacheraient de bretelles en soie ou enfileraient des demi-bas en fil d’Ecosse.
Une solution : partir à la recherche de nos plus illustres dandys britanniques. C’est ce qu’a imaginé le mouvement Chap que l’on peut traduire par « bon gars » et qui fait référence à l’expression « Old chap » utilisée par les héros de la bande dessinée Blake et Mortimer. Née au début des années 1990 en Angleterre, cette confrérie a réinventé les codes vestimentaires et une manière quasi-libertaire de se comporter en société. Composée d’anarchistes de la fripe qui se disent résistants, cette association lutte contre la standardisation ambiante. Elle prône le retour à des valeurs que certains trouveront loufoques ou excentriques comme, par exemple, le chapeau melon, l’usage de la pipe ou de façon encore plus surréaliste, le lancer de sandwich au concombre.
Plus qu’un délire potache, le Chapisme est une nouvelle « idéologie » où se mêlent humour anglais, belles manières et refus farouche de cautionner cette uniformisation qui touche l’ensemble des hommes modernes. Cette bande de gentils activistes a donc publié son manifeste politico-vestimentaire sous le titre Savoir-vivre révolutionnaire pour gentleman moderne. La traduction en français de cet opuscule a d’abord paru aux Editions des Equateurs en 2010, préfacée par Olivier Frébourg qui avait jadis écrit l’admirable Roger Nimier, trafiquant d’insolence. Elle reparaît aujourd’hui chez Points en version poche. Ce guide pour gentleman recèle des dizaines de conseils pratiques qui vont de la manière de s’habiller pour lire, pour le tennis, pour la lutte ou plus subversif, cette méthode quasi-scientifique « pour tirer au flanc au travail », sans oublier un mystérieux passage consacré à « la sémiotique de la cigarette » qui permet de décrypter le fumeur que vous êtes réellement.
Derrière ces astuces et calembours, le Chapisme insuffle des vertus euphorisantes dans une époque complètement sclérosée. Il conseille aux hommes de ne plus se prendre au sérieux et surtout de soigner leur apparence. Le Chapisme est à l’opposé du bling-bling. Les gourmettes en or, les montres clinquantes et les attitudes de pubards des années 80 à la poubelle. Place aux concours de moustaches en forme de guidon, de claques ou aux joutes endiablées de parapluie ! Non, vous ne rêvez pas. Le Chapisme est un condensé de politiquement incorrect à la croisée des Monty Python et de Woody Allen. Un humour décapant au service de l’élégance. Selon Olivier Frébourg, les maîtres à penser de ce mouvement anticonformiste sont majoritairement des sujets de Sa Majesté, ils se nomment Oscar Wilde, Chesterton, Wodehouse, Winston Churchill et un certain David Niven, icône classieuse du cinéma des années 50 et 60. Dans une France fatiguée, aigrie et désabusée, adoptez ce manuel intello-chic du No Sense comme guide de vie.

Le Manifeste Chap de Gustav Temple et Vic Darkwood – préface d’Olivier Frébourg – Traduction Anne Maizeret – Points, 2013.

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14 avril 2013

Causeur - Dimanche 14 avril

Mendiant et orgueilleux

L’écrivain Albert Cossery aurait eu 100 ans cette année

Publié le 14 avril 2013 à 17:20 dans Culture

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albert cossery andrau

« Je suis un écrivain égyptien de langue française » ; « Je n’ai aucun attachement aux biens matériels, je n’ai rien » ; « Je suis contre l’épargne, si j’avais des dents en or, je les aurais vendues » ; « Je n’aime pas la campagne, je ne peux pas critiquer les arbres, j’aime critiquer les êtres humains. Je suis un homme du macadam » ; « Il y a des imbéciles qui écrivent chaque jour parce qu’ils sont contents de ce qu’ils écrivent. Moi, je ne suis jamais content » ;« C’est terrible d’être écrivain et d’être lucide parce qu’on se rend compte que c’est mauvais et c’est toujours mauvais et puis on s’arrête parce qu’on ne peut pas faire plus » ;« Il n’y a que les femmes qui m’intéressent » ;« Une jolie femme est toujours à mon goût » ; « Je ne peux pas écrire une phrase qui ne contienne pas une dose de rébellion sinon elle ne m’intéresse pas »… À travers ces quelques paroles extraites d’un reportage de Pierre-Pascal Rossi réalisé pour la Télévision Suisse Romande en 1991, Albert Cossery s’était livré à sa façon, misanthrope et brutale. Lui d’habitude si rare, avait accepté l’invitation du journaliste à revenir en Egypte, retrouver le peuple miséreux du Caire, sa philosophie naturelle et sa drôlerie éclairée. Qui était donc cet Albert Cossery ? Le premier mari de Monique Chaumette, l’ami de Camus et Miller, l’infatigable marcheur du boulevard St-Germain, l’ermite de la chambre 58 de l’Hôtel La Louisiane situé rue de Seine, l’oriental, l’écrivain à la paresse légendaire, tout ça et bien plus encore. Un indigné qui avait de l’allure et des lettres.Il avait débarqué après-guerre à Paris parce qu’il n’existait pas une autre ville dans le monde où un écrivain devait vivre, respirer, manger, regarder les femmes et accessoirement écrire. Dans cette société qui, chaque jour, nous ensevelit un peu plus, il faut relire l’œuvre d’Albert Cossery (né au Caire en 1913 et disparu à Paris en 2008). D’abord parce que son écriture infiniment drôle et brûlante réchauffe le cœur. Ensuite, parce que son mépris des puissants est jouissif et salutaire à une époque où le moindre gradé fait régner la terreur autour de lui. Enfin, parce qu’un écrivain et pas un romancier, il tenait à cette distinction, qui nous fait rire, est un cas rarissime dans la littérature dite de qualité. Quand on referme un livre de Cossery, on se dit que la vie, malgré tout, mérite d’être vécue. Je plains et jalouse à la fois ceux d’entre vous qui n’ont pas encore ouvert un livre de lui. Rassurez-vous, il en a commis « seulement » huit en quarante ans de « carrière » ce qui pour lui était déjà un travail énorme et le signe d’un stakhanovisme méprisable. Vous ne pouvez guère vous tromper, chacun de ses romans, brûlots de sensualité et d’hilarité, a des vertus apaisantes. Contrairement aux écrits révolutionnaires qui nous poussent à combattre le Mal, à nous transformer en suffragettes hystériques, Cossery ne demande rien à ses lecteurs. Il n’attend rien d’eux. Sa philosophie se résume à faire preuve en toute circonstance d’une paresse élégante, d’un détachement absolu devant les aberrations du monde moderne. Vous trouverez chez lui ces fameux damnés de la Terre qui se comportent comme des princes. Dans leur puanteur abjecte, leur misérabilisme écœurant, leurs corps démembrés, ils vous narguent, vous mettent mal à l’aise. Formidable leçon d’humilité pour tous les Occidentaux qui observent la misère des pays pauvres avec gourmandise et déférence. Le décor de Cossery n’a pas varié, il nous fait pénétrer dans les rues du Caire, nous plonge dans une cour des miracles où les estropiés sont applaudis comme des rois et les mendiants vénérés comme des dieux. La lecture de Cossery est éminemment subversive car elle pousse les Hommes à vivre loin du tumulte et des passions puériles. L’argent est fait pour être dépensé, la journée pour dormir, la nuit pour l’amour. Un programme politique des plus enthousiasmants.

Monsieur Albert – Cossery, une vie – Récit de Frédéric Andrau – Editions de Corlevour, 2013.

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06 avril 2013

Causeur - Samedi 6 avril

 

Les Cités d’or brillent encore !

Renaissance du dessin animé des années 80

Publié le 06 avril 2013 à 17:25 dans Culture

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mysterieuses cites or

Les mystérieuses Cités d’or reviennent pour une nouvelle saison inédite à partir du 7 avril chaque dimanche et mercredi sur TFOU, l’émission jeunesse de TF1. Ce dessin-animé franco-japonais des années 80 n’a rien à voir avec l’actualité politico-juridico-fiscalo-impudique de ces derniers jours. Même si le générique parlait déjà « des hommes à la recherche de  fortune » ou de « richesse soudaine » et que les premiers épisodes furent diffusés au moment où François Mitterrand opérait son tournant de la rigueur. À cette époque-là, les enfants nés dans les années 70 ne pensaient pas que la France serait, un jour, plombée par la faillite de ses élites et que l’indécence de sa classe politique lui donnerait la nausée. Et pourtant, ils auraient dû être plus attentifs aux messages subliminaux de cette série devenue culte. Car derrière le cadre historique, le XVIe siècle et ces grands voiliers qui partaient à la conquête du Nouveau Monde, il était bien question de l’âpreté au gain, inhérente à toute activité humaine. Nous étions alors trop jeunes, trop naïfs, captivés par cette musique hypnotique et fascinés par les mystères de la Cordillère des Andes.
Les Cités d’or, c’est la Madeleine de Proust des (à peine) quadras, le temps béni de RecréA2, de Groquik, d’Ulysse 31, des Majorette, des Big Jim, de Super Jamie, de Steve Austin, d’Albator et du Videopac. Les moins de 30 ans n’ont pas connu cette bulle spatio-temporelle où les aventures d’Esteban, Zia et Tao réchauffaient les foyers français dans les premières brumes de la mondialisation. Les plus vieux ne comprenaient pas pourquoi des gamins restaient collés des heures devant leur poste de télévision. Ces japoniaiseries commençaient tout juste à exciter nos « intellectuels ». Quand on a perdu sur le terrain des idées, qu’on a été incapable de « changer la vie », il est facile de s’attaquer aux dérives de la télévision. C’est à l’aune de ces combats d’arrière-garde que l’on a, très tôt, jugé notre Intelligentsia médiatique. Pathétique et dérisoire.
Aujourd’hui, ces discours enflammés contre la violence des dessins animés feraient sourire tant la télévision commerciale a enfanté bien d’autres monstres. Nous étions encore inconscients et heureux. Nous étions même devenus incollables sur la civilisation Inca, le Grand Condor, le peuple Mu, cette autre Atlantide engloutie dont Tao était le dernier descendant. Et puis ces noms Pichu, Mendoza, Pedro, Sancho ou l’inquiétant Pizarro, étaient aussi déroutants à nos chastes oreilles que la parution de Spinoza encule Hegel de Jean-Bernard Pouy. Mine de rien, Esteban, le fils du soleil nous ouvrait au monde et à l’histoire. Ce n’est pas donné à tous les professeurs, reconnaissons-lui au moins ça. Chaque épisode était suivi par un documentaire assez bien construit afin que nous nous intéressions à autre chose dans la vie que la création récente des TUC (Travaux d’Utilité Collective). Le succès du dessin animé n’aurait pas été aussi fort sans la voix caverneuse de Jean Topart qui en assurait les commentaires.
Quelques années plus tard, en allant voir Poulet au vinaigre de Claude Chabrol au cinéma, nous pûmes mettre un visage sur lui. Nous sommes donc un peu fébriles à l’idée de voir cette suite comme si nous devions retrouver, trente ans après, un amour de jeunesse. Les désillusions peuvent être terribles de part et d’autre. Pour Jean-Luc François, le réalisateur de ces nouvelles Mystérieuses Cités d’or, l’objectif était de « moderniser sans trahir ». On retrouvera demain, avec angoisse et beaucoup de plaisir, nos fidèles compagnons d’enfance dans une taverne de Barcelone. Ils ont décidé, cette fois-ci, de partir en Chine, à la découverte de ce nouvel eldorado. Suivons-les, ils ont toujours été de bons guides visionnaires.

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01 avril 2013

Causeur - 1er avril

La Retirada, une histoire franco-espagnole

L’exil des républicains espagnols en BD                                              

Publié le 01 avril 2013 à 16:30 dans Culture

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convoi lapiere torrents

Dans le grand concert victimaire qui agite régulièrement la France, tout le monde n’est pas logé à la même enseigne. Certaines périodes de notre histoire récente semblent être mystérieusement passées à la trappe. Les manuels ne s’attardent pas tellement sur les 500 000 réfugiés espagnols qui fuirent une Catalogne défigurée par la mitraille fasciste. Cet exil massif vers les Pyrénées-Orientales (Retirada en espagnol) à l’hiver 1938-39, la brèche ouverte entre Cerbère et Bourg-Madame ou encore le camp de concentration d’Argelès-sur-Mer, selon la définition même d’Albert Sarraut, ministre de l’intérieur du gouvernement Daladier, laissent un drôle de goût en bouche. On a fait peu de cas de cette bande de métèques, anarcho-syndicalistes, rouges, bouffeurs de curé, libertaires en puissance. Déjà bien heureux d’accueillir ces étrangers dans la patrie des droits de l’Homme, quitte à les parquer comme des animaux et à les laisser mourir du typhus. Ceux qui ont fermé les yeux sur la Terreur franquiste sont coupables d’avoir laissé la situation s’aggraver, la guerre d’Espagne fut le préambule funeste au second conflit mondial. Qui évoque aujourd’hui la mémoire de ces républicains espagnols qui eurent le triste privilège d’être parmi les premiers déportés vers les camps de concentration nazis ? Qui se souvient que le grand poète Antonio Machado est mort à Collioure ? Quelques plaques commémoratives par-ci, par-là, guère plus. Leur histoire n’intéresse personne comme celle des combattants de la Nueve, les fidèles de Dronne et Leclerc qui libérèrent Paris au son de Guadalajara, Ebro, Belchite, Guernica ou Madrid. Et pourtant, il suffit de lire les listes électorales du Languedoc-Roussillon pour comprendre que les enfants et petits-enfants de ces hommes-là peuplent le Midi de la France et bien au-delà. Eduard Torrents et Denis Lapière s’emparent de cette séquence oubliée ou méconnue dans une bande dessinée intitulée Le Convoi (en deux parties). La première vient de sortir chez Dupuis. Le scénario de Lapière est bien ficelé, malin, à rebondissements, il s’inspire de l’histoire familiale du dessinateur Torrents. On appréciera son trait joliment nostalgique ainsi que les couleurs de Marie Froidebise parfaitement adaptées à l’atmosphère de ces années-là. Le point de départ de cette aventure démarre à Montpellier en 1975. Angelita, une brune piquante à l’accent espagnol s’ennuie dans sa vie, elle est mariée à un professeur de lettres et roule en Dyane. Un coup de fil l’oblige à partir précipitamment pour Barcelone où sa mère vient d’être opérée. Que fait-elle là-bas ? Elle, qui avait pourtant juré de ne jamais remettre les pieds en Espagne tant que Franco ne serait pas mort. Angelita se retrouve donc dans le train avec son beau-père et pour la première fois, elle va lui raconter ces mois passés dans un camp du sud de la France. Elle avait huit ans, sa mère lui répétait que «  les salauds (Mussolini et Franco) s’entraident » et le visage de son père était déjà marqué par une colère rentrée. Cette bande dessinée très bien documentée, s’attache aux faits historiques, sans manichéisme, sans discours larmoyant, elle raconte simplement la douleur de quitter sa terre natale et d’y perdre une partie de son âme. Cet arrachement-là est universel. On a surtout très envie de connaître la suite. La mère d’Angelita a certainement d’autres secrets à nous révéler. Ces fiers espagnols qui ont vécu la Retirada ne demandaient rien. Ils n’étaient pas du genre pleurnichard, à courir derrière une reconnaissance dérisoire, ils avaient gardé le caractère insoumis des hommes qui ont beaucoup cru et qui ont beaucoup perdu. Cette bande dessinée a le mérite de faire revivre leur extraordinaire épopée. Et puis nous avons tous dans le cœur, une belle brune qui vient de Murcia, Granada o Cádiz.

Le Convoi – Première Partie – Eduard Torrents & Denis Lapière – Dupuis

Pour approfondir le sujet :

Février 1939 – La Retirada dans l’objectif de Manuel Moros – Editions mare nostrum

La Nueve 24 août 1944 – Ces républicains espagnols qui ont libéré Paris – Evelyn Mesquida – Cherche-Midi

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31 mars 2013

Causeur - Dimanche 31 mars -

René Fallet, trente ans déjà…

L’écrivain bourbonnais et cycliste amateur nous a quittés en 1983

Publié le 31 mars 2013 à 17:20 dans Culture

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rene fallet velo

Qui lit aujourd’hui l’œuvre de René Fallet disparu il y a tout juste trente ans, le Rimbaud de Villeneuve-Saint-Georges, le Joachim du Bellay de Jaligny-sur-Besbre ? Quelques vieux réacs perfusés au beaujolais, nostalgiques du temps des copains, de la pêche à la ligne, des boules, du zinc lustré et des cycles Sirius, situés 14&16 rue Duret, Paris. Derrière cette mythologie bistrotière d’après-guerre, tellement salutaire à une époque où la littérature autofictionnelle a envahi les esprits, Fallet s’inscrit d’abord dans une tradition française : celle de la littérature à hauteur d’homme. Il a mis sa plume dans les pas de Villon, Carco, Rabelais, Céline ou Léautaud. C’est-à-dire au service d’une belle langue à la musique plébéienne qui frétille comme une truite sauvage dans le lit de l’Allier. L’apparente gaudriole de ses plus grands succès (Le Triporteur, Les vieux de la vieille, Un idiot à Paris, La soupe aux choux, ou Le Beaujolais nouveau est arrivé) ne doit jamais masquer un profond désenchantement qui est sa véritable source intérieure. Ce qui n’empêche pas l’œuvre de Fallet d’être à la fois acide, corrosive, jouissive, partageuse et infiniment drôle. Sous ses épaisses lunettes et sa moustache à la Clémenceau, ce fils de cheminot cache une sensibilité à fleur de peau, une méfiance pour les grandes phrases et les illustres personnes qui les prononcent. Il éprouve, définitivement, une aversion pour l’ordre, la fraternité obligatoire, la flicaille et toutes les polices de la pensée. Invité un jour à Radioscopie, il fit cette confidence à Chancel : « Je suis anarchiste tendance essuie-glace, de gauche à droite ». Même son chat « siamois bourbonnais » portait le nom prédestiné de Bonnot. Ses coups de griffe contre les cuistres, Fallet les donna entre 1952 et 1956 dans sa chronique littéraire régulière du Canard Enchaîné. Anar, Fallet l’était quand il s’agissait de taper sec sur les militaires, les curés ou les académiciens. Les coups pleuvaient sans les sommations d’usage. Voyez plutôt la férocité : « J’ai tâté de l’académicien. C’est dur et vaguement moisi. Un boucher se le ferait jeter à la face » à propos de Claude Farrère ou cette ironie saignante à l’adresse du Maréchal Juin : « Non, messieurs les calomniateurs, Juin sait écrire et le prouve. Voyez par exemple, ce passage, parfaitement digne d’une rédaction de certificat d’études ». Nos modernes censeurs, déguisés en rebelles,  pourraient en prendre de la graine. La provocation, l’irrévérence, la brutalité sémantique ne s’apprennent pas dans les salons ou les cocktails. Tous les écrivains ou pamphlétaires en herbe n’ont pas eu la chance d’avoir un père communiste, de ne posséder pour seul et unique diplôme que le certif’ et d’avoir eu dix-sept ans en 1944. « C’est quand même dans les poètes qu’on apprend à écrire » aimait-il à dire. Il partageait le goût frénétique des livres avec Brassens, l’ami qui lui fit découvrir Paul Léautaud ou Claude Tillier et son picaresque « Mon oncle Benjamin ». Avant que Brassens ne devienne cette icône chantante, Fallet l’avait repéré sur scène et l’avait qualifié de « bon gros camion de routiers lancé à tout berzingue sur les chemins de la liberté… La voix de ce gars est une chose rare et qui perce les coassements de toutes ces grenouilles du disque et d’ailleurs ». Ensemble, ils avaient beaucoup lu. Michel Polac venu les interviewer pour la télévision en 1967 sur leurs lectures respectives avait eu droit à un phénoménal panorama de la littérature mondiale. Brassens récitait dans le texte Courteline, évoquait Voltaire, Ovide, Hugo, Steinbeck et Fallet répliquait par Aymé, Hemingway ou Lamartine. Dès ses premiers romans acides (Banlieue sud-est, La Fleur et la Souris, Pigalle) parus entre 1947 et 1949, Fallet a impressionné les écrivains de son époque par cet  univers où l’on rit beaucoup avant que l’émotion ne nous submerge. Antoine Blondin, qui s’y connaissait, comparait « sa délicatesse de facture (…) à un fabricant de porcelaine dans un magasin d’éléphants », Alphonse Boudard avait cerné ses deux manières « la manière naturaliste et la manière intimiste » et Michel Audiard, éternel pudique, s’en tirait en le traitant de « saligaud touché par la grâce ». Des hommages, il en reçut à la pelle, il obtint le Prix Interallié en 1964 pour Paris au mois d’août, le Prix de l’Humour pour Au Beau Rivage en 1970, le Prix Scarron pour Ersatz en 1974, le Prix Rabelais et le Prix RTL grand public pour La Soupe aux choux en 1980. Alors si vous avez aimé  Jean Lefebvre dans un Idiot à Paris, Darry Cowl dans le Triporteur ou Jean Carmet dans La Soupe aux Choux, vous allez adorer ces romans, merveilles de fantaisie et de causticité, de romantisme et de désabusement.

Romans Acides de René Fallet  (Le cherche midi )

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Causeur - Dimanche 31 mars

Frère d’armes

Jean de La Ville de Mirmont renaît sous la plume de Jérôme Garcin

Publié le 31 mars 2013 à 9:25 dans Culture

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jerome garcin mirmont

Cette saison, la mode est au bleu horizon. En littérature comme en friperie, les éditeurs misent sur des imprimés anciens pour dessiner leurs collections printemps/été 2013. L’étoffe des souvenirs rassure toujours le client hostile à toute nouveauté. Après la Collaboration, la guerre d’Algérie ou l’après 68, les écrivains retournent dans les tranchées de 14 y extraire une veine romanesque qui fait tant défaut à notre époque blanche d’émotions. C’est donc avec appréhension que l’on prend le Chemin des Dames, ployant déjà sous la mitraille, ses millions de morts et son indicible terreur. Nous avons lu les récits de Genevoix, Dorgelès ou Benoit sur l’enfer boueux de la Marne. Nous en sommes toujours sortis hébétés, affolés par cette tuerie mondiale. Notre imaginaire est à jamais peuplé de gueules cassées, de croix de bois alignées, d’exécutions sommaires, de gaz moutarde, en somme d’une jeunesse fauchée sur l’autel des Nations. Quelle famille française ne possède pas dans une armoire un obus sculpté ou une douille décorée à la manière d’un artisan-orfèvre? Tenir dans sa main, un siècle plus tard, un morceau de bois taillé sur le front en 1916, serre le cœur. Notre identité nationale que l’on a tant cherché à définir sous l’ancien quinquennat, y a puisé son ferment de colère et de fraternité. Mais les mots semblent si vains, si artificiels pour décrire ces ténèbres-là. Jérôme Garcin relève ce défi littéraire dans Bleus Horizons : ressusciter un écrivain oublié, Jean de La Ville de Mirmont, mort le 28 novembre 1914 à l’âge de vingt-huit ans, dans un décor d’apocalypse. La phrase de Garcin n’a jamais été aussi suave et nostalgique. Quel plaisir de lire une langue française aussi parfaitement maîtrisée, académique dans son armature qui ne perd pas pour autant le tranchant de son style. D’une sobriété perforante, sans affèterie ou minauderie, l’écrivain fait communier la petite et la grande Histoire. Dans un habile jeu de miroirs, Garcin invente un frère d’armes à ce Jean de La Ville de Mirmont, auteur d’un seul roman, Les dimanches de Jean Dézert, paru juste avant son départ pour le front. L’utilisation du 7ème jour de la semaine dans un titre est, à lui seul, un signe annonciateur de qualité littéraire comme l’ont prouvé Un dimanche inoubliable près des casernes de Jacques-Francis Rolland ou Dimanches d’août de Patrick Modiano. C’est donc à travers ce double à la dérive que l’écrivain et poète bordelais, mort pour la France, renaît. Car, durant toute son existence, son compagnon fictif cherchera obstinément, dans le destin foudroyé de cet ami d’infortune, des raisons de vivre. Continuer de vivre après ça, après cette boucherie, après cet effroi partagé, aura été la question existentielle des hommes de cette génération-là. Souvent, leur retour à la vie civile constituait une seconde meurtrissure inexplicable et inavouable. Les autres, les non-combattants pourraient-ils comprendre ces moments d’horreur et d’humanité ? Dans ce subtil roman historique, on retrouve les obsessions de Garcin, son attachement aux êtres disparus, cette impossibilité viscérale de les chasser de sa mémoire et puis cette passion dévorante pour la littérature, notamment quand Jean s’identifie à Maupassant : « Boule de suif ou La Maison Tellier furent la revanche de l’écrivain sur le rond-de-cuir, du conteur sur le greffier. La littérature le dédommageait de l’ennui qu’il éprouvait à brasser du vide et à obéir aux ordres de bureaucrates qu’il méprisait ». Bleus Horizons est un hymne à la jeunesse fracassée, à un auteur qui ne connut pas la postérité d’Alain-Fournier mais aussi à un monde enfoui où l’on croise Isadora Duncan, Apollinaire, Gabriel Fauré ou François Mauriac, l’ami d’enfance du jeune aristocrate girondin. La description du casino de Deauville transformé en hôpital militaire mêle le cocasse au mélancolique. Le talent de Garcin réside justement dans ces interstices, quand les lumières du Havre apaisent, un instant, les douleurs de l’âme. Sous sa plume, le pathos ne vient jamais gâter la sincérité des sentiments : « Il me touchait, ce jeune homme idéaliste et myope si attiré par le feu, et dont la chevalière en or, sur laquelle étaient gravées les armes des La Ville de Mirmont, brillait comme une oriflamme ». Dans cette quête d’identité par procuration, entre les planches de Normandie et les pins des Landes, Jean de La Ville de Mirmont prend les traits d’un héros flamboyant et d’un poète maudit.

Bleus Horizons de Jérôme Garcin, Gallimard.

Les dimanches de Jean Dézert suivi de L’horizon chimérique & Contes de Jean de La Ville de Mirmont, La petite vermillon.

*Photo : drakegoodman.

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