Le Blog de Thomas MORALES

13 mai 2012

Thomas MORALES - Journaliste Indépendant

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Causeur- Dimanche 13 mai

Largage au Colisée

Amette conjugue chagrin d’amour et désillusion journalistique

Publié le 13 mai 2012 à 14:20 dans Culture

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Avant de publier un livre, les éditeurs français étudient précisément les courbes de la météo. Il n’y a pas que les paysans qui scrutent le ciel pour planter, semer ou cueillir. Les éditeurs sont, eux aussi, de redoutables marchands de quatre-saisons. L’été n’a pas encore pointé le bout de son nez que déjà, les romans de mai sentent l’huile à bronzer, l’anisette et la lavande. Après une campagne électorale harassante, débats et joutes sans fin, les lecteurs veulent oublier ces mots gris et sombres qui ont plombé sa digestion. Pacte de stabilité, dette publique, sécurité, immigration, croissance, désindustrialisation, basta !

Il est temps de leur remonter le moral. La recette est connue, il suffit de prononcer des mots magiques, les sésames de la latinité : Rome, Italie, Stendhal, Villa Borghèse, chaleur, poussière, essaim de Vespa, voix rauque et peau dorée. Quand je suis tombé sur le dernier roman de Jacques-Pierre Amette, Liaison romaine, je n’ai pas pu résister à cette tentation balnéaire. La brune incendiaire de la couverture me faisait de l’œil, elle me disait « Viens, achète-moi, tu ne seras pas déçu … ». Sa robe noire entrouverte, ses bras déployés sur la carrosserie d’une vieille Fiat 126 et puis cette bouche carnassière, lèvres charnues sur dents serrées, j’étais pris au piège. Incapable de poser ailleurs mes yeux dans cette librairie pourtant débordante de nouveautés. Ce serait mentir de dire que seule la brune caligulesque a déclenché mon acte d’achat : le nom de Jacques-Pierre Amette a irrémédiablement emporté mon choix. On sent parfois, à tort, quelques liens obscurs qui nous unissent à un auteur. Quelques bribes biographiques communes nous font imaginer des parentés littéraires. Une enfance provinciale, un Baccalauréat B, un service à l’Ecole Militaire, des piges jeune, là s’arrête cette connivence fantasmée. Car le précoce Goncourt 2003 pour La maîtresse de Brecht est un auteur confirmé dont la critique fait référence depuis longtemps.

Si on ajoute à ce tableau une médaille hussarde, le prix Roger Nimier 1986 pour Confessions d’un enfant gâté, Amette a tout pour me plaire. La couverture de son roman est cependant trompeuse car Liaison romaine est une descente aux enfers, abrupte, vertigineuse. Un largage en règle entre les ruines du Colisée et les eaux boueuses du Tibre. Un journaliste parisien est envoyé à Rome suivre les funérailles de Jean-Paul II. Il invite Constance, sa jeune amie à le suivre et à le perdre. Entre flashbacks bretons et moiteur d’une couche romaine, l’auteur se souvient, tente de comprendre et boit la tasse. Malgré des saillies apaisantes, il n’a jamais pénétré l’intimité de sa tendre amie. Il ne peut oublier ce corps duveteux, ses seins « admirables », « son silence dans le doux, le chaud, le lourd de l’étreinte ».

« Je fus frappé par sa silhouette lisse et admirable, virginale, venant tout droit d’une belle province française qui l’avait si longtemps séquestrée et protégée » écrit-il encore. Si en plus, on sait que cette Constance a passé son enfance à Nevers, tout un monde souterrain s’ouvre à nous. Secrets lycéens sous pluie bourguignonne. Mais ce roman n’est pas seulement le journal intime d’une défaite amoureuse, il est un prodigieux miroir sur le travail actuel d’un journaliste, la difficulté d’écrire un article juste. Le héros en fin de carrière se voit imposer une autre façon de rédiger ses papiers. Là où il peaufine son style, où sa prose s’emballe, il doit la maintenir, la brider pour qu’elle entre dans la sécheresse contemporaine des rédactions. C’est l’un des aspects passionnants de ce court roman, le métier de journaliste qui se meurt devant tant de conformisme et en même temps, une femme qui vous quitte. Amour perdu et désillusion professionnelle : un merveilleux cri de désespoir.

Liaison romaine de Jacques Pierre Amette (Albin Michel)

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29 avril 2012

Causeur - Dimanche 29 avril

La dernière muse d’Alberto

L’histoire du dernier modèle de Giacometti par Franck Maubert

Publié le 29 avril 2012 à 14:17 dans Culture

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Même dans leurs longs silences, les vieilles dames de la Baie des Anges nous ouvrent leur cœur. Dans Le dernier modèle, l’écrivain Franck Maubert, auteur de nombreux livres d’art, est parti à la rencontre d’une femme d’âge mûr qui termine sa vie dans un modeste appartement de Nice. Ce n’est pas une riche héritière des mines de phosphate, ni une ex-star de la Victorine, pas même une entraîneuse qui aurait mis le grappin sur un lord anglais, gentleman et anarchiste.

Caroline, de son vrai nom Yvonne, est pourtant bien plus que tout cela. Sa vie flamboyante et sordide, comme tous les grands destins tragiques, dépasse de loin l’entendement. Elle a tutoyé l’un des dieux de la création du XXème siècle. On ne ressort jamais indemne d’une telle rencontre. Fracassante à tous points de vue. Caroline est « le dernier modèle » d’Alberto Giacometti. Leur histoire remonte à novembre 1958. Giacometti aime se perdre dans les bars de Montparnasse, il en aime l’esprit frivole mais aussi la gravité des êtres qui s’exprime dans la nuit. Il aime surtout les prostituées, elles l’obsèdent. Caroline a vingt ans, lui soixante et pourtant, « il est attiré par cette inconnue dont il entraperçoit l’âme. Elle est insaisissable ». Elle fume des cigarettes mentholées, boit du Coca-Cola, n’a pas froid aux yeux et forcément, les hommes tombent sous son charme. Ce qui aurait pu être une banale coucherie est le début d’une romance que les amateurs d’art peuvent admirer sous le nom de « Caroline en larmes » et « Caroline avec une robe rouge », deux huiles sur toile peintes par le maître entre 1962 et 1965. Caroline qui appelle Alberto, « ma Grisaille », découvre un monde inconnu.
Chacun se nourrit de sa singularité, est avide de ses propres errements. Alberto l’interroge sur les hommes, tente en vain de sonder l’âme de cette petite, mélange d’effronterie et de sincérité désarmante. Il n’est dupe de rien et se contrefout de l’argent. Il est déjà immensément célèbre et riche. Elle lui réclame une Ferrari rouge comme un caprice d’enfant, il lui offre une MG de la même couleur. Caroline n’est pas une Sainte, c’est ce qui l’aime chez elle, cette sauvagerie, cet abandon et cette furie que la jeunesse offre. Lui, sera bientôt malade.

Franck Maubert a retrouvé cette Caroline qui, entre non-dits et désir de parler, se livre, exhume ses souvenirs. C’est si loin, les nuits de Montparnasse, les virées en cabriolet, Caroline au volant, Alberto au dessin, croquant la ville, les monuments, les visages, les silhouettes. Elle se demande « comment un tel homme pouvait s’intéresser à une fille comme moi ? ». Il en était fou. Alors, elle se rappelle que la première fois où elle a posé pour lui dans son atelier, Alberto n’y est pas arrivé. Il jurait. La rage du créateur n’avait pas réussi à capter le regard de Caroline, à percer le secret des ses yeux. Il recommencera, dix jours plus tard, pour enfin y parvenir. Elle se souvient d’avoir été éblouie par les sculptures qui se tenaient debout comme des personnes et qui paraissaient si vivantes.

Leur histoire n’est pas simple. Elle s’absente parfois plusieurs jours, il ronge son frein, en souffre, mais ne dit rien. Elle s’est mariée entretemps avec un vieillard de quatre-vingts ans. Leur histoire repart de plus belle. Leur amour est compliqué. Giacometti est marié à Annette et son fidèle frère Diego fait mine d’ignorer cette maîtresse qui roule en grosse américaine et qui porte des talons trop hauts à son goût. Alberto se moque des convenances, car une seule chose compte pour lui : créer. « Qu’est ce que créer ? Faire, faire et refaire. C’est cela créer. Refaire sans cesse. Là où j’en suis » avoue-t-il. Cinquante ans plus tard, entre ses canaris en liberté et un verre de Campari posé sur une table basse, Caroline se confie. Maubert avance à pas feutré face à cette dame âgée qui traverse une mauvaise passe. Il se fait tout petit. Il se glisse dans le moindre des espaces qu’elle laisse, s’y engouffre pour obtenir enfin quelques « révélations » comme ce séjour à Londres et la rencontre avec un Francis Bacon passablement alcoolisé.

Maubert dit de Caroline : « tout en elle n’est que fragilité jusqu’à ses sourires qui ponctuent son mutisme ». Ils descendent ensemble manger une grillade sur une terrasse. Elle picore dans son assiette, non sans avoir préalablement rehaussé ses minces lèvres d’un rouge discret et s’être parfumée d’Heure Bleue. Il remonte dans son appartement. Cette fin d’après-midi ressemble à un film d’Ettore Scola. Il lui lit quelques lignes de Belle du seigneur, lui montre les photos de son amour passé, quelques mots griffonnés de sa main, toute une vie enfouie… Elle aurait aimé avoir un enfant de lui, elle n’aura même pas un dessin. Mais, ces deux-là se sont aimés. Quel plus bel héritage ! Le dernier modèle est un roman pudique et puissant comme un crayonné d’Alberto. A lire au soleil couchant de la Méditerranée.

Franck Maubert, Le dernier modèle (Mille et une nuits)

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21 avril 2012

Causeur -Samedi 21 avril

Comme un air de 1973…

2012, c’est retour vers le futur

Publié le 21 avril 2012 à 14:00 dans PolitiqueSociété

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Il y a des matins où l’histoire semble bégayer. On se lève, on allume la radio et les informations se répètent dans une étrange litanie. S’il n’y avait sur ma table de chevet ce smartphone à la monstrueuse capacité à gérer toute ma vie qui vibre et clignote sans arrêt, je me serais cru en 1973. Le monde aurait-il si peu changé en quarante ans pour rabâcher les mêmes histoires sordides, empiler les mêmes faits dérisoires ou recréer les mêmes espoirs fugaces ? Je suis pris de panique quand j’entends que Line Renaud joue depuis peu Harold et Maude de Colin Higgins au Théâtre Antoine. Presque jour pour jour, il y a quarante ans, Madeleine Renaud interprétait cette vieille bourgeoise libidineuse au regretté théâtre Récamier qui se nichait alors dans une charmante impasse du VIIème arrondissement. Simple coïncidence ou faille spatio-temporelle ?

Mes accès de nostalgie me font souvent perdre la raison. 1973 ou 2012, les actualités se chevauchent, se brouillent et me font perdre pied. Pourtant, je n’ai pas rêvé, hier par exemple, en passant devant une librairie de St Germain des Prés, Jacques Chessex lauréat du Goncourt 1973 avec L’Ogre trônait bien dans la vitrine avec son dernier roman. J’ai reconnu sa barbe blanche éparse et son air soucieux de griffon aux arrêts. Je n’ai pas pu me tromper. A vrai dire, j’étais passé un peu vite, il s’agissait en fait du dernier livre de Jérôme Garcin. Fraternité secrète, le recueil d’une imposante correspondance débutée en 1975 entre le géant suisse (mort en 2009) et le jeune critique littéraire.

Une certitude tout de même parmi les essais, les anglo-saxons sont toujours aussi attirés par la France de la collaboration. Je ne suis pas fou. Ils se passionnent pour décrypter nos innombrables lâchetés et soulever l’épais voile noir sur un passé que l’on préfèrerait à jamais oublier. Mais, ils insistent, ils plantent la plume là où ça fait mal, vengeance séculaire oblige ! En 1973, Robert Paxton publiait La France de Vichy. En 2012, Alan Riding, ancien correspondant du New York Times en remet une couche avec son ouvrage sur la vie culturelle à Paris sous l’Occupation intitulé Et la fête continue. Entre Paxton et lui, même constat accablant sur nos petits arrangements avec l’ennemi et nos honteux louvoiements. Nous traînerons encore longtemps les avatars de la défaite de 40. Ces similitudes avec le passé me font froid dans le dos.

Suis-je réellement en 2012 ? Drucker est-il encore à la télévision ? Elkabbach interroge-t-il toujours les politiques ? Les tubes de Claude François passent-ils toujours en boucle sur les radios ? Non, ce n’est pas possible. Mon esprit divague. Pourtant en février dernier, dans le quotidien Nice Matin, j’apprenais que la mairie avait pris un arrêté pour limiter la consommation des enseignes électriques de 18 à 20 heures. La chasse au gaspi me rappelait que la municipalité parisienne avait déjà opéré de tels contrôles. Dans France-Soir, on pouvait même lire : « les propriétaires devront s’acquitter, théoriquement, d’une amende (de 40 à 80 F) pour infraction à la législation sur la réglementation de l’électricité ». Ca se passait en décembre 1973…

En tennis, Novak Djokovic vient de remporter les Masters de Miami. Pas de doute, nous sommes bien en 2012, Djoko est né en 1987. Il ne peut y avoir confusion dans mon esprit embrumé. A y regarder de plus près, les choses sont, peut-être, moins évidentes. Le serbe fantasque me fait penser à un autre trublion du bloc de l’Est. Ilie Nastase, le roumain chevelu aux 2 500 conquêtes féminines qui s’est imposé sur la terre battue de Roland-Garros en 1973. Entre les deux sportifs, même nonchalance slave, même caractère buté et même gaudriole assumée. Dans le cinéma, là, le mimétisme est flagrant. Aucune erreur possible. Personne ne pourra m’accuser de chercher dans le présent, l’infernale répétition du passé.

Les Infidèles triomphent sur les écrans en ce début d’année avec, comme sujet principal, l’adultère traité sous toutes ses formes. En 1973, Dino Risi, le maître du film à sketches nous régalait déjà avec Sexe fou, un plaidoyer sur les infinies variations de la chair. Tantôt mutine, tantôt dominatrice, Laura Antonelli exposait sa plastique aguicheuse devant nos regards forcément conquis. Quarante ans après, son sex-appeal est toujours aussi puissamment érogène. La belle italienne au tempérament volcanique formait avec Jean-Paul Belmondo un couple brillant des années 70. Ne dit-on pas de Jean Dujardin, l’un des réalisateurs d’Infidèles, qu’il est le nouveau Bébel ? Quand l’un décroche un oscar avec The Artist, l’autre enchaînait Le Magnifique ou L’Héritier dans la même année. Même prédilection pour les titres courts et percutants à 40 ans d’intervalle. Quand je vous dis que tout se croise, tout se recoupe entre 1973 et 2012.

En politique intérieure, Jean-Luc Mélenchon se profile désormais comme le troisième homme de la Présidentielle. Ca tangue rue de Solferino où l’on ne sait plus très bien s’il faut se féliciter ou s’alarmer d’une telle cote de popularité. Fin janvier 1973, à quinze jours des législatives, un certain Georges Marchais était présenté par Alain Peyrefitte comme « le cobra communiste qui fascine le lapin socialiste ». Dans la foulée, 73 députés communistes avaient fait leur entrée à l’Assemblée Nationale. Et si l’histoire se répétait en 2012…Pour l’heure, toutes ces résonances se bousculent dans ma tête. En ouvrant mes rideaux, j’ai vu une pimpante Renault 5 remonter ma rue comme au bon vieux temps où la Régie motorisait les ménages français sans parler de délocalisations.

Cette vision matinale était aussi belle qu’un chemin bordé de genêts en Irlande, je me suis alors recouché et j’ai replongé dans la lecture d’Un taxi mauve de Michel Déon. Grand Prix du roman de l’Académie française en…1973.  

Thomas MORALES          

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10 avril 2012

Causeur - Dimanche 08 avril 2012

En route vers l’Atlantide

Rééditions en pagaille pour le 50ème anniversaire de la mort de Pierre Benoit

Publié le 08 avril 2012 à 14:18 dans Culture

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Si les éditeurs (Le Livre de Poche et Albin Michel) n’avaient pas décidé de célébrer le cinquantième anniversaire de la mort de Pierre Benoit et si Patrick Besson n’en avait pas fait l’objet de sa chronique dans Le Point, je serais passé à côté de ce grand auteur. C’est plus grave que de perdre un triple A ou le Tournoi des VI Nations. Il y a très longtemps, dans la bibliothèque de mes grands-parents, j’avais aperçu le nom de cet écrivain sans m’y intéresser vraiment. Mes goûts d’alors me portaient plutôt vers les romans chocolatés de Roald Dahl ou les pitreries du Petit Nicolas que je dévorais sous la couette sans modération.

Je me souvenais pourtant que les livres de Pierre Benoit (né en 1886 à Albi et mort en 1962 à Ciboure) étaient coincés entre ceux de Roger Martin du Gard, de Pierre Loti, de Mauriac et les inévitables cavaleries de Dumas. Il faudra un jour montrer, statistiques à l’appui, combien nos bibliothèques modernes sont devenues vaines et sèches. Mes grands-parents étaient des négociants en vin berrichons des années 50, leurs livres étaient à leur image, simple, distrayante, vraie et sensible.

Nous n’étions pas dans ces familles d’intellectuels qui parsèment leurs bibliothèques d’ouvrages savants, de philosophes incompris et de théoriciens du vide. En plein cœur de la campagne française, on lisait pour s’évader d’un dur labeur, pour oublier les livraisons au petit matin dans les fermes lointaines, ces heures à manipuler des fûts trop lourds ou à fabriquer la limonade artisanale la plus succulente du département. On ne chômait pas et on ne s’en plaignait pas. On faisait plusieurs dizaines de kilomètres pour apporter un carton de bouteilles d’eau minérale ou une caisse de Sancerre (il était abordable à cette époque-là) à une grand-mère paysanne qui, excepté le marchand de vin et le facteur, recevait bien peu de visites. Tout ça, c’était avant que la grande distribution n’étende son emprise sur notre façon de manger, de boire et de penser. Pour s’extraire de ce travail souvent rude, le choix d’un bon livre ne se prenait donc pas à la légère. On était attentif au sujet, aux personnages mais aussi au style. Hors de question de refourguer à mon grand-père, lecteur attentif et musicien chevronné, un livre écrit par un athlète à la retraite ou un animateur de télévision en échec scolaire.

Je sais maintenant pourquoi mon grand-père lisait Pierre Benoit et ses folles histoires d’aventures où les hommes partent à la conquête de terres inexplorées et de femmes inaccessibles. Quand on vit entouré d’un  pré et de quelques coteaux de vigne, se retrouver dans le désert du Hoggar, dans un château de Lautenbourg-Detmold ou dans les palais d’Angkor et voilà la vie intérieure qui prend une autre dimension. On s’endort dans les bras d’Antinéa,  la petite fille de Neptune et de la grande duchesse Aurore.

Le Livre de Poche a eu la formidable idée de republier trois volumes à la couverture délicieusement désuète, tous préfacés par Adrien Goetz : L’Atlantide, Le Roi Lépreux et Koenigsmark (qui fut le premier Livre de Poche de la collection créée par Henri Filipacchi en 1953). Dans le même temps, Albin Michel ressort Axelle, La châtelaine du Liban et Mademoiselle de la Ferté. Ce 50ème anniversaire ne serait pas complet sans la biographie de Gérard de Cortanze intitulé Le romancier paradoxal. Pourquoi Benoit a-t-il disparu des rayons de nos librairies alors qu’en son temps, il fut l’empereur des best-sellers ? Son droitisme, sa nomination à l’Académie française en 1931, son orientalisme et sa plume réactionnaire n’ont pas aidé à sa reconnaissance posthume. Et pourtant, si le cinéma a souvent puisé dans son œuvre, c’est à l’évidence que Benoit était un maître du suspense et de l’évasion. Il répond parfaitement à ce que l’on est en droit d’attendre d’un écrivain, il écrit juste, la forme est enlevée, le fond documenté. La lecture devient alors, à la fois captivante et instructive. Si on y ajoute une dose d’érotisme et cet élan narratif qui nous maintient sans cesse en haleine, les romans de Benoit font honneur à la grande littérature populaire française. Exigence envers un très large public et puissance d’un imaginaire débridé sont des ingrédients qui nous manquent cruellement aujourd’hui. Nos grands-parents avaient décidément bien de la chance. Grâce à ces multiples rééditions, nous aussi.

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02 avril 2012

Mercedes Magazine Printemps-Eté 2012

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18 mars 2012

Article paru dans Causeur - Dimanche 18 mars

Ex-fan des fifties

Bernard Chapuis revisite les années 50

Publié le 18 mars 2012 à 9:27 dans Culture

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Dans son dernier roman, Onze ans avec Lou, Bernard Chapuis se fait géographe des sentiments. Son terrain d’observation se situe dans le XVIème arrondissement, l’invisible, l’anonyme, l’austère, celui qui se cache derrière la Porte de Saint-Cloud. Stéphane Denis, autre bourgeois décomplexé à la plume mélancolique, avait déjà posé ses valises dans le XVIème du côté des Immeubles Walter en 2004. N’en déplaise à quelques censeurs germanopratins, l’Ouest Parisien fait un excellent décor aux romans d’apprentissage « vintage ».

Le grand mérite de Chapuis est d’avoir repeint Paris en gris souris, dans sa teinte d’origine, avant la grande lessive des années 80-90. Cette pellicule terne qui rendait les façades d’immeubles si étranges et si désirables a disparu depuis, excepté chez Modiano, un autre topographe pointilleux de la capitale. Avec Chapuis, on pénètre  à l’intérieur des appartements bourgeois de la Guerre Froide, précisément entre la mort de Staline et la signature du Traité de Rome. On fait connaissance avec la famille Dulac, ses non-dits, ses mensonges, ses petits bonheurs et son mode de vie à l’ancienne. Ces souvenirs sont racontés par la voix de Jean Dulac, un petit garçon qui colle son oreille aux portes. Jean observe le télescopage des adultes. En grandissant, il apprend à mieux décrypter le langage et les contradictions des grandes personnes.

Le sujet, l’air de rien, est osé : avoir le toupet de figer son histoire dans les années 50, c’est aller à contre-courant des romans dits « modernes ». Un gourou de la communication aurait plutôt conseillé à Chapuis de s’attaquer à une banale histoire d’amour entre trentenaires boboïsant à souhait pour affoler son tirage. Mais il préfèr prendre le risque esthétique de nous projeter dans ces familles bourgeoises d’après-guerre où les enfants étaient inscrits dans de coûteux cours privés, où les repas étaient précédés du bénédicité, où les parents étaient abonnés au Figaro et où l’on conduisait une 203 vert olive ou une 4CV « Grand Luxe ». Dit comme ça, le roman de Chapuis pourrait être une succession de souvenirs insipides qui ne remplissent de joie que les nostalgiques de la IVème République. Mais si Chapuis réussit à nous captiver par les histoires de Lou, le père, de Manou, la mère, de Flossie, la sœur aînée ou de Sony, le chien, c’est qu’il gratte le vernis des conventions sociales. Il dévoile par petites touches pudiques la réalité des sentiments. Leur sécheresse comme leur beauté.

A y regarder de plus près, cette famille de bourgeois n’est d’ailleurs pas si classique, elle n’est pas fortunée, même pas à l’aise et surtout elle débarque à Paris après avoir passé plusieurs années à Singapour. Jean, que ses camarades surnomment « Rancho » ou « L’Angliche » doit rapidement se réadapter à cette nouvelle vie. Gommer son accent d’ex-sujet de sa Majesté, s’habiller comme les autres, prendre en marche le train de Paris et oublier les parfums, les douceurs, les langueurs de l’Asie.

Chapuis a parfaitement retranscrit les rêves et les doutes d’un petit garçon des années 50, les premiers émois sexuels, la lecture du Lotus Bleu sous les draps, l’envie de porter un costume de mousquetaires ou les après-midi passés à jouer avec des Dinky Toys imitant le bruit des moteurs avec sa bouche. L’auteur a aussi parfaitement saisi la psychologie des adultes  de ce temps-là. Les hommes ont dû faire des choix entre Pétain et De Gaulle, les colonies et les indépendances, l’épouse et la maîtresse, vivre et mourir. Le poids de leur destin était souvent trop lourd. Les femmes, elles, ne sont pas ces potiches si souvent décrites, elles nous émeuvent souvent, elles serrent les dents lorsqu’elles perdent un enfant et ne sont jamais aussi belles que blessées par l’amour. Elles s’aspergent de Vent Vert de Pierre Balmain, donnent le change et n’abdiquent jamais.

Chapuis a trouvé la note exacte : Onze ans avec Lou est finalement aussi triste et joyeux qu’un cha-cha de l’époque.

Onze ans avec Lou, Bernard Chapuis- Stock – 19 €

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11 mars 2012

Article paru dans Causeur - Dimanche 11 mars

Doisneau : les images de notre roman national

Son Paris vaut bien quelques heures de queue

Publié le 11 mars 2012 à 9:20 dans Culture

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A Paris, quels que soient le thème, le lieu ou la qualité des œuvres, les expositions attirent chaque année des dizaines, voire des centaines de milliers de visiteurs. On dresse leur hit-parade. On calcule leur rendement financier à la virgule près. On mesure leurs queues au millimètre près. Chagall a fait 1 132,87 mètres moins bien que Picasso avec ses 1 325,32 mètres au compteur et les maîtres flamands ? Seulement 834,04 mètres, pas terrible ! Espérons que les impressionnistes casseront la baraque à la rentrée prochaine. Dans les ministères, on se félicite de cette soif généralisée de savoir, chiffres à l’appui. Les bilans comptables ne mentent pas, eux. C’est indubitablement le signe d’un peuple démocratique, ouvert, intelligent et sensible. Ah, la France, Patrie des arts ! Fierté nationale et cocorico chantant !

L’exposition comme nous la connaissons depuis quelques années est la rencontre « rêvée » du monde des arts et des acteurs de la globalisation avec un objectif clairement assumé : générer du cash. La vivacité d’un musée se mesure à son nombre d’entrées sonnantes et trébuchantes. L’audimat qui a fait tant de ravages à la télévision est en train de vicier nos belles institutions. Que dira-t-on au conservateur d’un obscur château d’une province peu touristique quand ses résultats ne seront pas à la hauteur des bénéfices escomptés par ses financiers ? La délocalisation s’imposera !
C’est donc passablement énervé et remonté contre la dictature de l’expo que j’ai décidé de boycotter celle de Robert Doisneau*. A vrai dire, la queue qui n’en finissait pas de s’allonger autour de la Mairie de Paris avait anesthésié mon désir de revoir les Halles et les pavillons Baltard dans leur crudité d’époque. Je m’en voulais un peu. Je pestais contre mon manque de courage physique en me disant que l’œuvre de Doisneau méritait bien un petit effort de ma part. Trop lâche, je replongeais illico dans la station « Hôtel de ville » sans apercevoir un couple d’italiens qui s’embrassait goulument à la terrasse d’un café. Dans la rame de métro, je me félicitais intérieurement, je ne plierais pas devant le diktat de la culture sous cellophane qui nous impose quoi voir, quoi entendre, quoi lire, quoi manger…

Cependant, malgré mon intransigeance sectaire, je devais reconnaitre que Doisneau, c’était les fortifs, Gentilly, la banlieue sud, l’école Estienne, la Libération, le Parti Communiste, les cafés, les gosses, les vieilles devantures, la rue, la nuit, les baronnes, la pègre, en un mot la France, notre France. Je n’aurais pas dû reculer devant une si « petite » queue, c’était indigne. Je me sentais mal. Ses deux photos, « Place Saint-Michel août 1944 » et « Le repos du FFI » m’accompagnaient depuis si longtemps. Et ses portraits, splendides, d’une mise en scène flamboyante, ahurissante de maîtrise : Colette, Picasso, Giacometti, Tati, et celui de Jeanne Moreau en jeune fille sage, désirable et inaccessible. Sans oublier, « l’érotique » Les coiffeuses au soleil, rue Boulard en 1966. Décidément, comment pouvais-je lui faire un tel affront ? Lui qui, dès le début de sa carrière, avait compris les liens consanguins qui existent entre la littérature et la photographie. Dans son sillage, Mac Orlan, Jacques Prévert ou Blaise Cendrars l’avaient reconnu comme l’un des leurs. La photo de Doisneau était à son image, nostalgique, puissante, gouailleuse, libre et structurée. Celui qui se présentait modestement comme un simple artisan, technicien hors-pair, avait su capter le regard des Hommes avec son agile Rolleiflex 6 x 6.

Je me souvenais qu’il avait décroché le Prix Kodak en 1947 et le Prix Niépce en 1956. Ses œuvres étaient exposées partout dans le monde. Pourtant ses livres se vendaient mal. On le trouvait même démodé dans les années 70, un peu trop rétro, un peu trop populo, presque un peu trop démago. Doisneau était un immense artiste comme ses maîtres Atget ou Brassaï, un photographe discret, solitaire, appliqué et solaire. L’un des rares à sublimer l’âme humaine.
Qu’il compose en couleur ou en noir et blanc, son cadrage demeure sentimental sans être mièvre, social sans être inquisiteur. Ses cinq années passées chez Renault lui avaient appris « ce que signifiait la fraternité des travailleurs ». Il a (re)donné de la noblesse au monde ouvrier, aux métiers disparus, au Paris poulbot mais il excellait aussi à montrer la luxuriance de la jet-set, ses bals de charité et ses concours automobiles lorsqu’il travailla un temps pour le magazine Vogue. Inlassable pêcheur d’images comme le décrit Quentin Bajac** dans son livre, Doisneau a réalisé durant toute sa vie des milliers de commandes, reportages, plaquettes publicitaires, cartes postales, photos de presse pour Renault, Simca, Saint-Gobain, Sud-Aviation, Orangina ou Air France. De Vogue à la Vie Ouvrière, sans se départir d’un humour aérien (revoir Le regard oblique de 1948 ou La meute de 1959), Doisneau a pris les plus belles photographies de notre roman national. C’est pourquoi, malgré la queue et la mode outrancière des expos, je retournerai à l’Hôtel de Ville, voir Le triporteur ou La marchande de fleurs, grandeur nature. En plus, c’est gratuit.
Je n’ai plus d’excuses.

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03 mars 2012

Causeur -Samedi 03 mars 2012

Le prêche de Tillinac

Encore un  réac de service ?

Publié le 03 mars 2012 à 9:27 dans Culture

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En preux chevalier qu’il est et amoureux des causes perdues, Denis Tillinac nous délivre des considérations inactuelles, pompeusement sous-titrées scandaleusement antimoderne. Dans ce faux précis de morale aux allures de catalogue Manufrance, l’écrivain corrézien nous dresse le palmarès de ses goûts et dégoûts dans une société post soixante-huitarde qu’il rejette totalement. Le style de Tillinac demeure pourtant un enchantement mais on est tout de même pris d’étonnement et d’agacement à l’énoncé de certains principes.

D’abord qu’un esprit aussi avisé que le sien nous refasse le coup du réac de service, c’était tentant, avouons-le, mais fallait-il vraiment succomber à cette tendance éditoriale ? La mode est propice à cet enfilage d’idées convenues censées remobiliser le citoyen lambda enfermé dans la prison du « politiquement correct ». A défaut d’être original, Tillinac redit (un peu mieux que les autres, à vrai dire) sa détestation des mots se terminant en « isme », de l’esprit enfumé de Mai 68, des encartés vindicatifs, de la « flicaille militante » et « des lendemains qui chantent ». On n’en attendait pas mieux d’un homme de droite auquel il préfère substituer aujourd’hui le qualificatif de « réac ». Si ça lui fait plaisir, pourquoi pas ?

Les lecteurs du Figaro s’en pourlèchent déjà les babines d’aise. Tillinac va une fois de plus taper avec ferveur sur tous les concentrationnaires en puissance dans un reste virulent de son anticommunisme. L’écrivain ne renie jamais ses amours de jeunesse, on l’aime aussi pour ça. Une question se pose pourtant très rapidement : à qui s’adresse un tel ouvrage ? Assurément à ses admirateurs nombreux qui apprécient sa plume nostalgique. Le problème, c’est que dès le prologue, Tillinac souhaite destiner ce livre aux jeunes générations. Il veut les mettre en garde contre les faux-semblants, les passions éphémères et la vulgarité ambiante. Il ne manque cependant pas de culot lorsqu’il lui plairait « qu’une autre génération ne se laisse pas flouer comme la sienne ». On s’étrangle. Qui mieux que les soixante-huitards actifs ou non ont profité pleinement de ces quarante dernières années confisquant pêle-mêle le pouvoir économique, politique, culturel tout en obstruant l’avenir par leur gloutonnerie. Le chômage, la précarité, les difficultés de logement, qui a payé la facture ? Certainement pas les étudiants de Mai 68. Plus loin, Tillinac fustige cette génération passée de la case « gaucho » de pacotille à « bobo » qu’il estime bien peu mais dont il fait partie, qu’il le veuille ou non. L’inconvénient de ce précis fourre-tout, c’est qu’on fait perpétuellement le grand écart entre envolées lyriques sincères et naïvetés suspectes. Tillinac appelle notamment à l’émergence de nouvelles élites, on applaudit avec lui des deux mains. Notre société crève d’un manque de renouvellement de ses « cadres ». On partage également son sentiment profond sur ce que devrait être un véritable homme politique. Nous sommes attachés comme lui au code d’honneur et à la chevalerie.

Tillinac exhorte donc les jeunes à s’engager derrière « celui qui  semble capable de plaquer illico les palais officiels pour s’adonner à une autre passion ». Il dessine sûrement en filigrane le portrait de Chirac ou Sarkozy, ces stakhanovistes du pouvoir qui ne vivent que pour et par lui et que l’écrivain a soutenus. Sa naïveté atteint des sommets d’incompréhension quand il lâche, péremptoire « ni l’économie ni la finance ne sont les ennemis du genre humain ». On parie ? Ou mieux encore « Ne perds pas ton temps à contester la société dite de consommation ou du spectacle : déserte-là ». Facile à dire, quand des milliers de jeunes survivent à peine, la désertion est un luxe. Plus fort : « Pourquoi pas l’aventure économique ? Mais en t’y vouant avec intrépidité, ludisme et esprit mousquetaire, un pour tous, tous pour un ».

Ce boy-scoutisme, aussi touchant soit-il, semble bien éloigné des réalités sociales de notre pays et de sa profonde décrépitude. La lecture de ce bréviaire est surtout l’occasion pour Tillinac de dessiner les contours de sa France fantasmée. Son côté midinette de service le rend éminemment sympathique quand il prend la défense de Churchill, du Général, de Don Quichotte, de ses ancêtres ou des maisons de famille. Il préférera toujours Dumas à Sartre. Rien d’étonnant alors à ce que Tillinac exalte un « halo de religiosité » qui nimberait la moindre de nos émotions et conspue en vrac l’art contemporain, les psys, le cosmopolitisme, l’égalitarisme et les masses dangereuses.

Si comme dans Cyrano, son analyse politique nous paraît un peu courte, on le suit plus volontiers sur le terrain des affinités littéraires et des mélancolies. Il y a peu d’écrivains qui vantent si bien les vertus de la solitude ou de ce merveilleux triptyque composé de l’amour, de la liberté et de la poésie. Et puis un écrivain qui ose utiliser le verbe « musarder » est aimable à plus d’un titre. Si ses considérations inactuelles ne nous convainquent pas vraiment, elles nous donnent furieusement envie de nous replonger dans ses romans. Car ce chantre d’Elvis et de Simenon excelle dans la description des langueurs provinciales, que ce soit du côté de Souillac ou en Angleterre, le temps d’un été.

Denis Tillinac, Considérations inactuelles, Plon

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26 février 2012

Causeur - Dimanche 26 février 2012

Adios, Old England !

Le chic, comme les civilisations, est mortel

Publié le 26 février 2012 à 17:24 dans Produits

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Photo : http://4.bp.blogspot.com

Closed ! Rideau ! Le magasin Old England fermera ses portes à la fin du mois de mars. L’Union Jack ne flottera plus sur le gros paquebot en bois du boulevard des Capucines. Depuis plus d’un siècle, entre l’église de la Madeleine et l’Opéra Garnier, dans le IXème arrondissement de la capitale, la civilisation britannique avait son ambassade du vêtement. Après le rachat de Jaguar par l’indien Tata et le mariage de William avec une roturière, c’est un nouveau coup dur pour les adorateurs du style british. La fin d’un monde où l’élégance venait d’outre-manche, où les cravates étaient forcément « club », où les trenchs croisés portaient le nom d’un certain Thomas Burberry, fournisseur officiel du roi Edouard VII et où les pulls Navy faisaient de vous un redoutable loup des mers.

Que l’Angleterre était jolie dans ces années-là ! Cette île était diablement attirante pour des petits français partis à sa conquête durant deux ou trois semaines de séjour linguistique. A cette époque-là, nous ne traversions pas The Channel pour ânonner maladroitement quelques verbes irréguliers mais pour découvrir un monde à part, excentrique, iconoclaste, pétillant de liberté et d’audace. Dans cet univers baroque, tout nous plaisait, les livraisons de lait au petit matin, les sandwichs au concombre, les Craven A, le fish and chips, le Pim’s et les bonbons Smith Kendon. Nous nous étions même pris d’affection pour le basset Hound. Le moindre détail de la vie quotidienne des sujets de sa Majesté nous mettait en joie. La vie était décidément plus folle et élégante dans cette Albion que nous ne trouvions pas le moins du monde perfide. Les filles étaient aussi légères que leurs jupes. Mary Quant avait décoincé cette vieille Angleterre puritaine. Quel souvenir que ce premier ballet de jambes dénudées aperçu à la sauvette du côté de Piccadilly Circus.

Un choc émotionnel aussi durable que la première Jaguar Type E dont le capot ne finissait pas de s’allonger sur Regent Street. Et que dire de ces Mods en costume sur-mesure sillonnant l’île sur leurs étincelantes motocyclettes italiennes. Chez nous, les ouvriers roulaient encore en mobylette bleue et les bourgeois de province n’avaient pas le chic des gentlemen de Savile Row, melon sur la tête et costume rayé de rigueur. Après avoir goûté à ce monde presque irréel où les hommes ressemblaient tous un peu à David Niven, nous n’avions qu’une envie : les imiter. Nous avions attrapé le virus de l’anglomanie. Désormais, nous ne verrions plus la vie qu’à travers un épais fog.

A Paris, à deux pas de l’Olympia, nous pouvions retrouver ce monde parallèle et cette météo des sentiments enfouis. Il nous suffisait de franchir la porte de Old England pour goûter aux délices des fauteuils club et s’enivrer d’une atmosphère hors du temps, hors de la vulgarité marchande ambiante. Grimper le monumental escalier en bois était un plaisir auquel beaucoup d’alpinistes de la fripe s’adonnaient, chaque année, à l’occasion des soldes. Quel plaisir de se retrouver nez-à-nez devant des piles de pulls en cachemire, des montagnes d’écharpes en laine d’Ecosse ou de fixer pendant de longues minutes ces dizaines de souliers à la parade aussi bien rangés et disciplinés que la relève de la garde. Nos économies ne résistaient pas longtemps à cette caverne d’Ali Baba. Combien d’entre nous ont épargné plusieurs mois avant de s’acheter une paire de Church’s qui marquait la fin d’une adolescence boutonneuse ? Aux premiers frimas de l’hiver, nous voulions tous porter un douillet duffle-coat avec des boutons en bois ou en corne et, à l’ouverture de la chasse, nous rêvions d’une veste en coton égyptien abondamment graissée.

Ce magasin recelait mille trésors et mille attentions. Il n’aurait pas eu en fait autant de charme sans son indispensable personnel. Admirables vendeurs et vendeuses à la science encyclopédique du vêtement qui nous conseillaient avec tact et gentillesse. Un savoir-faire qui n’existe plus guère à l’heure des services marketés et calibrés. Chez Old England, l’espace d’un instant, nous étions accueillis comme Lord Mountbatten ou Jim Clark. Tous ces petits bonheurs ne seront bientôt que du passé. Qui se souviendra de ce monde-là ? Cette boutique d’antan sera remplacée par le plus grand magasin de montres du monde. La civilisation anglaise était pourtant là, à quelques stations de métro de la Tour Eiffel et du Moulin Rouge. Pour beaucoup d’entre nous, l’Angleterre n’était pas uniquement la terre du thatchérisme, le royaume où l’on sacrifie la classe ouvrière sur l’autel de la City, non, l’Angleterre, c’était aussi ce ponton avancé en plein cœur de Paris qui donnait du style et un certain grain de folie à notre vie.

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